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Cet estuaire qui n’existe pas, 66 fragments pour une déambulation littéraire dans l’estuaire de la Loire, éditions Bardane, juin 2012

Les anthologies m’ont toujours rebutée. Sans doute cette réticence naturelle rejoint-elle mon manque d’attrait pour les compilations, les « bonnes feuilles » et autres morceaux choisis qui sentent trop le pot-pourri, écœurant, épais, capiteux. On ne se repose pas lorsque le texte ne connaît ni ombre ni pause. On enchaîne les pages trempées chacune dans leur meilleur, mais ce sont elles qui nous enchaînent tant elles sont vouées à nous clouer. Cependant, il reste toujours à l’âme un certain vague, le creux du manque. Toutes ces découpes pratiquées avec à-propos dans la chair du texte nous font languir. On voudrait tant percevoir le texte qui déborde, en amont comme en aval ; on digresse vers le hors champ, et on se prend à rêver du livre qui nous échappe.

Ma suspicion à l’égard de l’anthologie tient d’ailleurs probablement à une déformation du genre littéraire en genre commercial. Je suspecte en effet bien des anthologies de vouloir nous inciter à l’empressement, à la consommation avide de plats tout cuisinés. Je file la métaphore culinaire, au risque de sombrer dans une digression qui me conduira bien loin de mon sujet initial, mais qu’importe : je comparerais volontiers le livre lent à se découvrir, ardu, épais, à l’artichaut. Caparaçonné sous ses feuilles, sous le « foin », le cœur du légume est succulent (et son fond toujours bon). Pourtant, le goût si fin de cette chair tendre ne serait pas aussi raffiné s’il n’était entraîné, induit par celui de toutes ces feuilles raclées patiemment, et qui forment dans l’assiette un impressionnant monticule. Je ne déguste jamais plus un artichaut que quand je le dépiaute moi-même, laborieusement. Mais laissons plutôt ces considérations gustatives pour ouvrir enfin ce livre dont il est initialement question.

En dépit de tout ce que j’ai écrit supra, j’affirme sans hésitation que Cet estuaire qui n’existe pas est une anthologie qui mérite d’être connue et louée. Ici, il n’est pas question de concevoir un parcours de lecture destiné à faire du neuf avec une collection de vieux échantillons, mais d’apporter un regard aigu et sans complaisance sur un lieu poreux en continuelle tension entre fleuve et mer. À en croire le libraire nantais qui me l’a vendu, ce petit livre paru en 2012 a remporté un petit succès. D’ailleurs, dans le numéro 61 du magazine Encre de Loire, Éric Pessan avait salué le lancement des éditions Bardane avec cet ouvrage (http://www.paysdelaloire.fr/services-en-ligne/publications/encres-de-loire/).

Le livre est d’abord graphiquement très réussi, et même si son format de poche n’attire a priori pas tellement l’attention, le soin apporté à la mise en page, avec des têtes de chapitres illustrés en couleurs avec des dessins stylisés des extraits de plans de l’estuaire. Jouant avec les codes de la cartographie, l’image presque abstraite épure le plan, dépouille la carte topographique de ses détails pour ne conserver que des aplats monochromes et des nervures noires, vestiges des figures issues de la cartographie des lieux.

Nous voilà sur place, dans cet estuaire « qui n’existe pas ». L’expression fait écho à un fragment de Philippe Forest, le n°20, qui annonce fièrement que « Nantes est une ville qui n’existe pas ». Et l’auteur d’ajouter : « C’est sans doute pourquoi elle se donne si volontiers en spectacle. » Ainsi donc, le ton est donné, la lecture de ce recueil ne se bornera pas à nous entraîner dans une visite touristique et consensuelle de l’estuaire, pour que nous nous extasions sur la beauté de la Loire et ses paysages indolents, sur la richesse d’une ville de Nantes reluisante, embourgeoisée par son activité commerciale (principalement négrière) prospère. La balade est hétéroclite au contraire, elle nous fait traverser les époques (le premier chapitre s’ouvre sur un extrait du Quart Livre de Rabelais, publié en 1552, tandis qu’un peu plus loin des textes des années 2000 évoquent le tracé d’un paysage qui nous est très contemporain) et les mémoires, souvent remplies de nostalgie et d’admiration. Mais le désamour lui-même offre un portrait jubilatoire de l’estuaire ligérien, et des auteurs connus pour leur plume caustique et aiguë tels que Julien Gracq ou Gustave Flaubert nous livrent des morceaux fort savoureux.

Derrière la réalité protéiforme des lieux, qui s’étendent de Nantes à Saint-Nazaire, en passant (entre autres) par Trentemoult, Chantenay ou Couëron, l’estuaire qui se dessine se cherche, se décompose. Le recueil se conçoit comme un puzzle de 66 pièces dont la combinaison aléatoire ne figure jamais la même image. L’estuaire est devenu motif et pré-texte, il est cet être vivant qui se jette dans l’imaginaire, ayant assez de bras pour enlacer toutes les humeurs et les sentiments. Au fil de l’eau, la lecture s’enchante de visiter cet estuaire qui n’existe pas, cette utopie, ce rêve pourtant touché, goûté, à l’instar du petit Jules Verne recherchant l’endroit où l’eau douce se transforme en eau salée.

On appréciera enfin la présence d’un index des auteurs en fin d’ouvrage, accompagné d’une notice biographique pour chacun, qui constitue une invitation à la lecture de textes nouveaux ou à redécouvrir. À titre personnel, le fragment n°61 m’a paru si puissant que j’ai bien l’intention d’aller à la pêche (à pieds) du  Guide indigène du détourisme de Nantes à Saint-Nazaire, paru en 2009 aux éditions À la criée sous la plume collective du Bureau de la main d’œuvre indigène.

 

Au passage :

Pour en savoir un peu plus sur les auteurs à l’initiative du livre et des éditions Bardane, voyez aussi

http://vimeo.com/68366658/

http://www.ouest-france.fr/actu/actuLocale_-Voyage-litteraire-le-long-de-l-estuaire-_40736-2106007——44109-aud_actu.Htm

 

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