extrait ExhibitB

Photo extraite du spectacle de Brett Bailey, Exhibit B

Il y a parfois des rencontres fortuites qui se rejoignent singulièrement, au point que la coïncidence cède à l’évidence. C’est ainsi qu’en quelques jours, plusieurs discours, issus de contextes différents, se sont télescopés à mes oreilles pour faire entendre un même grondement : il y a quelque chose de pourri dans l’ex-Empire de France…

Première coïncidence : jeudi 19 mars, je suis au colloque international « L’Autre dans la Francophonie », qui se déroule à la Maison des Sciences de l’Homme d’Angers. On y parle d’une langue française devenue passeport culturel international, mais qui souffre pourtant encore d’un déficit de reconnaissance. Nous sommes loin de la consécration d’une littérature-monde qui parlerait dans un français indifféremment partagé par Patrick Modiano, Jean-Marie G. Le Clezio, Kossi Efoui ou Yannick Lahens. Il y a les romans français et les romans francophones, les textes de métropole et ceux qui portent l’accent d’ailleurs. Pourtant, il me semble que les livres qui inventent le plus beau français ne sont pas forcément produits dans l’hexagone.

Deuxième coïncidence : le même soir, me voilà à une conférence sur Oswaldo Vigas, un artiste vénézuélien mort l’année dernière, et dont le Musée de la Tapisserie Contemporaine d’Angers vient de recevoir une importante donation. Jean-Clarence Lambert, poète et voyageur, ami de Vigas, rend hommage à cet artiste touche-à-tout « passé par Picasso ». Oswaldo Vigas a su imposer dans son œuvre la force magique de ses racines indiennes, les plus rebelles à la domestication occidentale qui soumettait l’art contemporain aux seuls canons européens. Jean-Clarence Lambert fait quelques digressions, et se met à parler de ces œuvres qu’on ne sait pas classer – faut-il qu’elles rejoignent un musée d’art qui célébrerait leur valeur plastique et esthétique, ou plutôt un musée ethnographique qui montrerait les objets exprimant une société, une civilisation lointaine ? Notre incapacité à justement nommer ces collections toujours assujetties à notre pensée dominante sont un signe du malaise : le musée de Jacques Chirac répondra au nom de Musée du Quai Branly, qui esquivera opportunément toute polémique autour du « Musée des Arts premiers ». Au cours du XXe siècle, les étiquettes de « primitifs », « d’art indigène » ou « d’art nègre » se sont superposées comme des prix rabaissés au fil des démarques. Mais pour quel solde ? Savons-nous aujourd’hui appréhender ces collections à leur juste valeur, sans préjugés ni paternalisme ? Et que fait-on des restes humains rapportés sans vergogne lors des expéditions des siècles passés, et qui trônent dans nos vitrines ?

On pourrait soupçonner une entreprise de culpabilisation à travers ces questions qui sapent nos certitudes. Il n’en est rien. Ne nous trompons pas de cible : appuyer sur notre « faute » occidentale à l’égard des pays conquis ou pillés, ce serait réduire un processus complexe de reconnaissance de l’autre à une opposition manichéenne entre le méchant colon et le bon sauvage. Le traitement muséographique de la mémoire coloniale recherche justement les façons de (r)établir le lien entre des peuples qui ont vécu longtemps ensemble sans se voir. Troisième coïncidence : cette réflexion était l’objet de la journée d’études « Exposer et raconter l’Autre – Objets et sujets post/coloniaux » au Musée des Beaux-Arts d’Angers. Alors que le spectacle de Brett Bailey, Exhibit B, créé en 2012, suscite polémique (surtout depuis l’annulation d’une représentation à Londres en septembre 2014), une représentation pacifiée et consensuelle de l’héritage colonial peine à s’imposer. Certains musées essaient d’inventer une façon de montrer des collections postcoloniales qui rénoverait le regard du spectateur, notamment en lui faisant découvrir le processus d’exposition lui-même, depuis l’expédition scientifique jusqu’à la mise en scène du trésor rapporté, en passant par son examen anthropologique. Mais l’ingéniosité muséographique ne suffit pas à dissimuler le malaise de l’illégitimité de ces collections dans nos musées d’Europe.

Nicolas Bancel, professeur à l’Université de Lausanne, déjà venu récemment à Angers pour une intervention dans le cadre de l’exposition « Zoos humains » (après avoir été présentée au Muséum d’Histoire naturelle d’Angers, elle est visible dans plusieurs bibliothèques municipales) a prolongé ce questionnement par la description qu’il a faite, non sans une certaine ironie, du projet avorté de la Maison de l’Histoire de France porté par Nicolas Sarkozy en 2007. Les ambitions affichées par le candidat à la présidence de la République sont plutôt inquiétantes, car il s’agit tout de même de proposer une histoire mythifiée, fondée sur des valeurs guerrières de conquête, restaurant la domination d’une identité française blanche et masculine. L’abandon de ce projet, qui a suscité le tollé de la communauté des historiens et de nombreux intellectuels, ne suffit probablement pas à nous rassurer cependant.

En réalité, il n’y a pas de destin, et les coïncidences ne font sens que si on choisit de leur en donner. Les individus qu’on exposait au XIXe siècle dans des zoos humains ou dans le cadre d’expositions coloniales existaient d’autant moins qu’ils étaient scrutés. Aujourd’hui, ces femmes et ces hommes sont des images encombrantes pour nos mémoires, qui, paraît-il, réclament la clarté d’une ligne droite. Les mots ne viennent pas, les consciences s’ankylosent. Il faudrait pourtant bien briser la vitrine pour enfin passer de l’autre côté du miroir.

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