La moindre des choses est plus qu’un livre, c’est un objet à réfléchir. Peut-être un bris de miroir, tombé dans un quartier nantais, réfléchissant ses passants, ses rebuts.La-moindre-des-choses-couv

L’objet est intriguant, il retient l’attention par son étonnante sobriété : une couverture blanche, un bandeau orné d’une tête de nounours en porte-clés, et un titre éloquent de simplicité. Voilà le décor neutre, presque clinique, qui m’accueille. Des textes brefs s’enchaînent, tous différents, quoique fondés sur le même principe, la description d’un objet trouvé dans la rue. Le texte répond sous une forme à chaque fois renouvelée (récit bref, échange de courriels, poésie, slam…) à un exercice bien défini. La littérature expérimentale ainsi produite revendique sans complexe sa filiation avec les Oulipiens, et avec l’infra-ordinaire de Georges Perec en particulier. Rigueur des règles, fantaisie de l’imaginaire, ces textes portent aussi la marque plus lointaine des surréalistes.

Ce qui est amusant, c’est que le texte est assorti d’une photographie, celle du fameux objet décrit, sur un fond blanc. L’image dément le détournement de l’objet par le texte, lève les ambiguïtés des mots qui tournent autour de la chose, ou vient déplier le texte en l’ouvrant à de nouvelles associations d’idées.

L’ouvrage est inégal, comme peut l’être le produit d’une chasse au trésor d’un jour à l’autre. C’est le lot de toute littérature bâtie sur un procédé. C’est vrai, je n’ai pas aimé tous les textes, loin s’en faut. Certains m’ont ennuyée, d’autres m’ont paru trop décousus, sans parler des quelques  textes qui font parler les objets, un peu artificiellement. Et pourtant…

Pourtant, cette lecture m’a surprise, m’a donné l’occasion de faire de vraies trouvailles, comme ce facétieux récit intitulé « Méduse », qui prend le lecteur à revers et l’entraîne malgré lui dans une narration loufoque et débridée. Certains textes sont émouvants, tout simplement, comme « Taguiya ». Et puis je dois dire que j’ai plongé avec plaisir dans ce bric-à-brac d’idées rassemblées dans « L’Utopie ou la mort », qui prend pour objet la page déchirée d’un ouvrage de l’écologiste de la première heure que fut René Dumont. J’en cite encore un dernier, peut-être le plus fort : « Les Enfants nantais ». C’est une sorte de poésie-collage (réminiscence d’Apollinaire ?) inspirée par un panonceau routier affublé de l’autocollant du Renouveau français (dont le discours n’a pourtant pas de quoi faire rêver…).

Le dossier des « Pièces jointes » est placé en fin d’ouvrage, et c’est heureux car il ne faut que la recherche esthétique disparaisse totalement derrière la somme documentaire qui accompagne ce projet. On trouvera peut-être plus intéressant la démarche et le projet scientifique à l’œuvre que le résultat littéraire, et de fait ce dossier témoigne de la diversité des approches envisagées pour construire ce projet (sociologie, archéologie, archivistique, psychanalyse…), mais il faut d’abord toujours lire avant de comprendre, car c’est dans ce jeu, dans cet écart entre ce qu’on lit et ce qu’on relie qu’il se passe quelque chose, un sentiment, une impression, qui fait tout le prix de la littérature.

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